30/03/2010

Abou Dhar al Gifary

Abou Dharr Al-Ghifari

Il arriva à la Mecque comme n'importe quel autre voyageur qui venait pour faire des tournées autour des déités encore vénérées ou qui ne faisait qu'une halte pour se reposer, avant de reprendre la route. Pourtant, il était à la recherche du Messager (ç). Il venait de faire tout ce chemin depuis le terroir des Ghifar, pour le connaître et l'entendre parler de cette nouvelle religion.

Dès son arrivée, il se mit à glaner çà et là les informations. Chaque fois qu'il entendait des gens parler de Mohammad, il tendait l'oreille prudemment, si bien qu'il avait recueilli l'information sur le lieu où il pouvait le trouver.

Puis, au matin de ce jour-là, il s'en alla à cet endroit-là. Il trouva le Messager (ç) assis seul. Il se rapprocha de lui et dit: «Bonjour! ô frère arabe.
- Salut à toi! ô frère, répondit le Messager (ç),
- Chante-moi de ce que tu dis, dit Abou Dhar.
- Ceci n'est pas de la poésie pour que je te chante, dit le Messager (ç), ceci est une noble lecture.
- Fais-moi donc une récitation, dit Abou Dhar.»
Alors, le Messager (ç) lui récita des versets pendant qu'Abou Dhar écoutait attentivement.

Puis, Abou Dhar n'attendit pas beaucoup de temps, pour proclamer: 
«J'atteste qu'il n'est de dieu que Dieu et j'atteste aussi que Mohammad est son serviteur, son envoyé.
- D'où es-tu, frère arabe? dit le Messager (ç).
- De Ghifar, répondit Abou Dhar.»

A cette réponse, le Messager (ç) esquissa un large sourire significatif. Abou Dhar sourit aussi et sut au fond de lui le sens du sourire de son interlocuteur. Oui, la tribu des Ghifar était réputée pour le brigandage de ses hommes. Ces derniers étaient des pillards redoutés dans toute l'Arabie. Comment se fit-il que l'un d'eux vint embrasser l'Islam, alors que l'Islam était encore une religion méconnue?

En racontant lui-même cette rencontre, Abou Dhar dira, entre autres: «Le Prophète (ç) s'est mis alors à regarder de haut en bas, par étonnement de ce qui est arrivé des Ghifar, puis il a dit: "Dieu guide qui il veut."»

C'est vrai, Abou Dhar est l'un de ces guidés, à qui Dieu veut du bien. Déjà avant d'embrasser l'Islam, il était un révolté contre l'adoration des idoles, qui tendait à croire en un créateur sublime. C'est pourquoi il se dirigea vers la Mecque, dès qu'il entendit parler d'un prophète qui dénonçait l'adoration des idoles.

* * *

Abou Dhar, de son vrai nom Jundub b. Jinada, se convertit donc à l'Islam, dès qu'il entendit les premiers versets de la bouche du Messager (ç). Dans le classement des musulmans, il est le cinquième ou le sixième. Par ailleurs, il était d'une nature bouillante. Il était fait pour être toujours révolté contre le faux. Et maintenant le voilà en train de voir des pierres taillées, auxquelles on courbait l'échine. Alors, il devait dire quelque chose, lancer un cri avant de partir.

Il dit au Messager (ç): «Ô Messager de Dieu, que me recommandes-tu?» Le Prophète (ç) lui répondit: «Tu reviens dans ton peuple, jusqu'à ce que mon affaire te parvienne.» Abou Dhar ne se retint pas de dire sur le champ: «Par celui qui détient ma vie dans sa main, je n'y retournerai qu'après avoir crié l'Islam dans la Mosquée!»

Ainsi était sa nature rebelle. Etait-il possible qu'Abou Dhar retourne silencieux chez lui, à l'instant où il découvrait un monde nouveau? Non, cela était insupportable pour lui. Après quoi, il entra à la Mosquée sacrée et dit de sa plus haute voix: «J'atteste qu'il n'est de dieu que Dieu et j'atteste aussi que Mohammad est l'envoyé de Dieul»

A notre connaissance, c'était là le premier éclat de voix musulman qui défia l'orgueil des Quraych, un éclat de voix lancé par un étranger qui n'avait ni lien de parenté ni protection à la Mecque. Ce cri ameuta les Quraychites, qui se mirent aussitôt à maltraiter Abou Dhar, de telle sorte qu'il se retrouva à terre. Il ne fut sauvé in extremis que par l'intervention d'al-Abbâs, l'oncle du Prophète (ç): «Ô Quraychites! avait-il dit, vous êtes des commerçants et votre commerce passe par le pays des Ghifar, dont cet homme fait partie. S'il excite son peuple conte vous, ils couperont chemin à vos caravanes.»

Le jour suivant, ou peut-être le même jour, le nouveau musulman récidiva son défi, sans avoir la moindre peur. En effet, dès qu'il vit deux femmes en train de faire des tournées autour de deux idoles, il se mit à jeter le discrédit sur ces deux idoles, si bien que les femmes crièrent au secours.

Les Quraychites accoururent vite et se mirent à le frapper si violemment qu'il perdit connaissance... Et quand il reprit connaissance, il dit encore à haute voix: «J'atteste qu'il n'est de dieu que Dieu et j'atteste aussi que Mohammad est l'envoyé de Dieu!»

La nature de ce nouveau disciple n'étant plus un secret pour personne, le Messager (ç) lui réitéra son ordre de retourner chez lui et d'attendre la suite des événements.

* * *

Abou Dhar rentra donc chez lui et s'attela aussitôt à appeler les membres de sa tribu à l'Islam. Il ne se limita pas dans cette noble mission à sa seule tribu, puisqu'il appela aussi les Aslam, qui étaient les voisins des Ghifar. Puis, après l'expatriation du Messager (ç) à Médine, voilà Abou Dhar qui arrivait avec un grand convoi de musulmans venant du terroir des Ghifar et des Aslam!

Le Messager (ç) les accueillit avec joie puis invoqua pour eux la miséricorde divine. Quant à Abou Dhar, il dit de lui: «Les terres désertiques et les terres verdoyantes n'ont connu de langue plus véridique que (celle) d'Abou Dhar.»

* * *

Le Messager (ç) résuma en quelques mots la vie à venir de son compagnon. Et effectivement, la sincérité sera l'essentiel dans la vie d'Abou Dhar. Il mènera une vie de sincère qui ne trompa ni lui même ni autrui et qui ne permit pas qu'on le trompât. Sa sincérité ne fut à aucun moment une qualité sourde. Il disait la vérité et s'opposait au faux.

Comme le Messager (ç) voyait avec clairvoyance les difficultés qu'Abou Dhar allait rencontrer, il lui recommandait toujours la patience. Un jour, il lui posa cette question: «Ô Abou Dhar, comme agiras-tu quand tu seras rejoint par les émirs qui s'accaparent du butin.
- Par celui qui t'a envoyé avec le vrai, Je frapperai alors avec mon épée, dit Abou Dhar..
- Ne te montrerai-je pas ce qui est beaucoup mieux que cela? Tu t'armes de patience jusqu'à ce que tu me rejoignes, dit le Messager (ç).»

Au fait, pourquoi le Messager (ç) lui avait-il posé précisément cette question? Les émirs et la fortune, voilà la question à laquelle Abou Dhar consacra toute sa vie, tout en ayant toujours à l'esprit le conseil du Messager.

* * *

L'époque du Messager (ç) passa, puis celle d'Abou Bakr, puis celle de Omar, avec la domination de la sobriété. Durant cette période, il n'y eut pas de déviations pour qu'Abou Dhar élevât la voix et s'y opposât vigoureusement. Mais, après la mort de Omar, les choses changèrent. Il constata alors les effets néfastes du pouvoir et de la fortune sur ses anciens compagnons, qui avaient pourtant côtoyé le Messager (ç).

A chaque fois qu'il décidait de prendre son sabre et sortir combattre le mal, il se rappelait le conseil du Messager (ç). Il laissait alors son arme dans son fourreau, sachant bien qu'il est interdit d'utiliser les armes contre le musulman: Il n'appartient pas à un croyant de tuer un croyant, sauf si c'est involontairement (s. 3, v. 92).

Sa tâche n'était donc pas de prendre les armes mais d'exprimer son opposittion aux pratiques condamnables, par le propos véridique et juste. Il fit alors face avec sa sincérité aux émirs, aux riches, c.-à-d. à tous ceux qui, par leur penchant pour la vie d'ici-bas, devinrent un danger pour la religion.

• • •

L'opposition d'Abou Dhar aux centres du pouvoir et de la fortune devint si importante que son nom fut connu de tout le monde. Dans chaque ville où il allait, avec chaque émir qu'il rencontrait, il avait sur ses lèvres cette devise: «Annonce à ceux qui ammassent l'or et l'argent qu'ils auront des cautères de feu, avec lesquels leurs fronts seront cautérisés, le Jour de la rêsurrection.»

Cette devise, sa devise, devint tellement célèbre que les gens la reprenait toutes les fois qu'ils le rencontraient dans la rue. A Damas, où Mouâwiya b. Abou Soufyan était le gouverneur qui gérait à sa guise les biens de la communauté musulmane, Abou Dhar mit à nu la gestion scandaleuse qui ne profitait qu'aux riches. Dans ses réunions avec les petites gens, il dit entre autres: «Cela m'étonne! Celui qui ne trouve pas quoi manger chez lui, pourquoi ne sort-il pas avec l'épée brandie?» Puis, se rappelant le conseil du Messager (ç), il abandonna le discouts guerrier pout revenir au discours raisonnable basé sur les arguments. Il parla de la justice sociale, de l'égalité entre les hommes et des devoirs de l'émir.

Son activité devint dangereuse pour les émirs, lorsqu'il fit un débat public avec Mouâwiya. Ce jour là, Abou Dhar dit à Mouâwiya ses quatre vérités. Il lui rappela sans crainte sa fortune d'alors et celle qu'il avait avant de devenir gouverneur, sa maison qu'il avait à la Mecque et les palais qu'il possédait alors en Syrie. Ensuite, il s'adressa aux compagnons devenus riches qui étaient assis: «Etes-vous ceux qui ont accompagné le Messager, pendant que le Coran descendait sur lui? Oui, c'est vous qui étiez présents alors que le Coran descendait.» 

Puis, il revint à la charge, pour poser la question: «Ne trouvez pas dans le Livre de Dieu: "Ceux qui thésaurisent l'or et l'argent, sans en faire dépense sur le chemin de Dieu, annonce-leur un châtiment douloureux *pour le jour où l'or et l'argent portés au rouge dans le feu de Géhenne leur brûleront le front, les flancs, le dos: «Voilà ce que vous avez thésaurisé pour vous-mêmes. Savourez donc ce que vous thésaurisiez!» (s. 9, v. 34-35). Mouâwiya intervint, pour dire: «Ces versets ont été révélés à propos des Gens du Livre. «Mais, Abou Dhar répliqua: «Non! ils ont été révélés pour nous et pour eux.» Puis, il continua à conseiller Mouâwiya et ses semblables de remettre les fermes, les palais et tous les autres au Trésor public...

Après le débat, Mouâwiya envoya au khalife Othman une lettre, dans laquelle il se plaignit en ces termes: «Abou Dhar a corrompu les gens en Syrie.» Alors, Othman convoqua Abou Dhar à Médine.

Celui-ci rentra effectivement et eut avec le khalife un long entretien, à la fin duquel il dit: «Je n'ai pas besoin de votre monde.» Puis, quand Othman l'invita à rester près de lui, à Médine, Abou Dhar demanda la permission de se retirer à ar-Rabdha. Il eut cette permission.

* * *

A Ar-Rabdha, il reçut la visite d'une délégation venue d'al-Koufa. On lui demanda de diriger la révolte contre le khalife. Mais lui les mit en garde contre une telle action, avec des mots très clairs: «Par Dieu! si Othman me crucifie sur la plus longue planche ou sur une montagne, j'écouterai et j'obéirai et je patienterai... S'il me renvoie chez moi, j'écouterai et j'obéirai et je patienterai...» A méditer cette réplique, on comprend qu'Abou Dhar était resté respectueux du conseil du Messager (ç).

Par ailleurs, il resta durant toute sa vie le regard braqué sur les fautes commises par les fortunés et les détenteurs du pouvoir. Il détesta tellement le poste de responsabilité et la fortune qu'il préféra éviter ses compagnons devenus responsables. Une fois, Abou Mousa al-Achâry se précipitant à le rencontrer, en lui disant: «Bienvenue à mon frère!», Abou Dhar lui répliqua sèchement: «Je ne suis plus ton frère! je l'étais avant que tu ne deviennes un êmir.»

A une autre occasion, il se comporta de la même façon avec Abou Hurayra. A ce dernier, il avait dit: «Laisse-moi tranquille! n'es-tu pas celui-là à qui on a donné le poste d'émir, si bien que tu es devenu propriétaire de constructions, de bétail et de terres cultivées.» En outre, quand on lui proposa l'émirat d'Irak, il répondit: «Par Dieu! non. Vous ne m'attirez jamais par votre ici-bas.»

* * *

Un jour, un compagnon à lui le vit avec un vêtement très ancien. Il lui dit: «N'as-tu pas un autre vêtement? Il y a quelques jours, j'ai vu dans tes mains deux vêtements nouveaux?
- Ô fils de mon frère, répondit Abou Dhar, je les ai donnés à quelqu'un qui en a plus besoin que moi.
- Par Dieu, tu en as très besoin, fit remarquer le compagnon.
- Mon Dieu! pardonne-lui. Toi, tu magnifies l'ici-bas! Ne vois-tu pas cette burda que je porte? Et puis, j'ai une autre pour la Prière du vendredi. Et puis, j'ai une chèvre dont je trais le lait et une ânesse qui me sert au transport. Y a-t-il un bienfait meilleur que celui que nous avons?»

* * *

En rapportant des hadiths du Messager (ç), il avait dit une fois: «Mon ami m'a recommandé sept choses...
* Il m'a ordonné d'aimer les pauvres et d'être proches d'eux.
* Il m'a ordonné de voir celui qui est en-dessous de moi et de ne pas voir celui qui est au-dessus de moi.
* Il m'a ordonné de ne rien demander à personne.
* Il m'a ordonné de préserver les liens de parenté.
* Il m'a ordonné de dire la vérité même si elle est amère.
* Il m'a ordonné de ne craindre le reproche de personne, en vue de Dieu.
* Il m'a ordonné de dire beaucoup: "Il n'est de force et de puissance que par Dieu."»

Abou Dhar avait bien façonné sa vie suivant ce testament si bien qu'il devint la conscience de sa communauté. Voici justement le témoignage de l'imam Ali à son sujet: «A part Abou Dhar, il ne reste aujourd'hui aucun qui, en vue de Dieu, ne craint pas le reproche de personne.»

Durant toute sa vie, il fut un opposant opiniâtre de l'exploitation du pouvoir et de la monopolisation des richesses. Il vécut toujours en tant que bâtisseur du droit chemin. Une fois, il avait dit: «Par celui qui détient mon âme dans sa main! si vous déposez le sabre sur mon cou, et que je pense avoir le temps de dire un mot que j'ai entendu du Messager, avant de me le couper, je dirai ce mot sans hésiter (un seul instant).»

* * *

Le jour de sa mort, il était seul avec sa femme à ar-Rabdha, le lieu qu'il avait choisi pour y résider, à la suite de son conflit avec le khalife Othman. Sa femme était assise près de lui, les larmes aux yeux. Pour la consoler, il lui dit: «Pourquoi pleurer, alors que la mort est un droit?
- Je pleure, parce que tu vas mourir, alors que je n'ai pas de linceul pour t'y ensevelir, dit-elle.
- Calme-toi, reprit-il, ne pleure pas. J'ai entendu le Messager (ç) dire alors que j'étais chez lui avec un groupe de compagnons: "Un d'entre vous mourra dans une terre déserte, mais un groupe de croyants assisteront à sa mort."

Tous ceux qui étaient présents à cette réunion-là sont morts au milieu d'une communauté. Il ne reste que moi et me voilà en train de mourir dans un désert. Surveille la route. Un groupe de croyants va arriver ...» Puis, il rendit l'âme. Par Dieu! il avait dit vrai. Voilà au loin une caravane qui se profilait. Abdallah b. Masaoud était parmi les caravaniers. 

A la vue là-bas d'une dame et d'un enfant près d'un corps étendu, il réorienta sa monture. Les autres firent comme lui. Dès qu'il arriva, il reconnut vite le corps inerte de son compagnon. Il fondit alors en larmes, avant de se rapprocher de la dépouille. Puis, il dit: «Le Messager de Dieu a dit vrai. Tu marcheras seul, tu mourras seul, et tu seras ressuscité seul.»

* * *

Le Messager (ç) avait dit cela lors de l'expédition de Tabouk, en l'an 09 de l'Hêgire, c-â-d. vingt ans avant ce jour-là. Lors de ce déplacement, Abou Dhar était resté loin derrière l'armée musulmane, à cause de son faible chameau, si bien que son absence avait été remarquée. Puis, après s'être convaincu de l'incapacité de sa monture à continuer le voyage, il avait repris le chemin, à pied. Il avait alors rattrapé ses compagnons le lendemain, quand ces derniers s'étaient arrêtés pour une pause.

Lorsque le Messager (ç) l'avait vu s'avancer seul, il avait dit: «Dieu accorde sa miséricorde à Abou Dhar! il marchera seul, il mourra seul et il sera ressuscité seul

19:00 Écrit par http://dini01.tk dans les compagnons | Lien permanent | Commentaires (0) |  Facebook |

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